Coronavirus, rites et rituels

« Il y a toujours un temps pour s’en aller même s’il n’y a nulle part où aller. »

Tennesse Williams

Dire Adieu…

 A l’heure où il est à craindre que bientôt la femme accouche seule et que les hommes et femmes meurent seuls isolés de tous, nous savons que tout au long de notre vie nous devons faire face à des pertes et « obligés » de dire « Adieu » !

Cela commence par le ventre de notre mère que l’on quitte, l’adieu à l’enfance puis à la jeunesse… la vie est une succession de fins et de débuts, car dans ce cycle de vie-mort-vie, tout ce qui commence doit se terminer pour donner naissance à quelque chose de nouveau.

On sait que tout au long de l’histoire, les différentes sociétés ont conçu des rituels, des cérémonies visant à “Dire Adieu ». Et désormais avec la crise que l’on traverse il semble qu’il n’y ait non seulement plus de temps, mais surtout pas de dispositifs adéquats et à terme on nous dira aussi, je le crains … pas d’argent.

 

Ainsi à la différence des autres espèces, l’être humain a commencé dès la Préhistoire à donner un sens à la mort avec les personnes de son entourage en instaurant des rites funéraires. Très vite les hommes ont commencé à enterrer leurs morts parce qu’ils avaient compris que la mort était un évènement transcendantal, supposant que la vie ne s’arrêtait pas là. Ainsi, l’individu a conçu des rituels, des façons de se dire adieu, propres à son groupe, son ethnie, à la société à laquelle il appartenait.

Ensuite de nouveaux rituels se sont introduits, presque toujours au début d’une phase de la vie : la naissance, le début de la puberté, le début de la vie de couple, le début de la récolte, le début des vendanges…etc car CELEBRER un DEBUT c’est aussi CONSACRER une FIN.

Alors même si dans le monde d’aujourd’hui, les adieux appartiennent davantage à une forme de « marché » avec des formules « tout compris », « toute faite » où les pompes funèbres se chargent de tout et que – croyant ou pas – les équipes « obsèques » dans nos églises font de leur mieux pour « accompagner » les familles endeuillées, aujourd’hui tout cela n’est plus guère possible.

Il n’y a qu’à voir – cette triste image d’une patinoire servant de « frigo » aux cercueils pour éviter le pourrissement prématuré des défunts – ou de ces personnes âgées en EHPAD qui décèdent en nombre croissant chaque jour, mais toujours, isolées, sans leurs enfants présents … – à des personnes éplorées de ne pas avoir pu assister à la crémation de leur mère ni de pouvoir récupérer son urne – pour déjà penser à nous réinventer des rituels d’adieu. Boris Cyrulnik disait :

“On peut limiter la casse en inventant chez soi des rituels du deuil, avec des photos, des prières si l’on est croyant, en parlant du défunt dans les semaines et les mois qui viennent”.

 

D’où l’importance des rituels …

Ils permettent de manifester l’existence d’un FAIT qui n’est pas ordinaire et qui mérite que l’on fasse une pause sur notre chemin pour le recevoir, le diriger, et se préparer au changement. Les rituels, les cérémonies contribuent à octroyer du sens à ce fait ; et dans le cas des rituels d’adieu, il s’agit de se séparer de quelqu’un qu’on a aimé, que ce soit parce qu’on l’a décidé ou bien parce que la mort est venue nous séparer de cette personne.

Le rituel d’adieu marque ce FAIT, qui lui-même témoigne “qu’il est arrivé quelque chose qui change notre vie” ; le fait qu’on ne sera plus les mêmes après et que cela doit être élaboré symboliquement, afin d’en faciliter l’acceptation.

C’est pourquoi « Dire adieu » c’est envisager une nouvelle perspective face au Passé et au Futur ; c’est changer nos habitudes par quelque chose de nouveau que l’on n’a pas encore construit ; ce qui implique aussi la conscience de devoir accepter une souffrance et de la partager.

Aujourd’hui, les évènements nous imposent de vivre le drame et la douleur de la séparation dans une solitude absolue. On a beau se répéter qu’il faut « aller de l’avant » et que l’être cher décédé n’aimerait pas vous voir ainsi vous lamenter, ou exprimer autant sa douleur. C’est dur.

On nous invite à ne pas pleurer, à essayer de penser à autre chose, à nous adonner à toutes sortes d’activités pour nous distraire. La personne en deuil sait qu’elle ne peut pas changer les faits, mais pour autant, elle n’arrive pas à accepter et à aller de l’avant. C’est trop dur.

Et avec le temps, si la douleur n’est toujours pas saine, on nous conseille de l’éviter. Dans ces conditions, il peut facilement arriver que la douleur se fasse plus amère. Très très dure.

Finalement, on peut tomber en dépression, s’isoler davantage, devenir “fou” de rage et de colère, ou rencontrer des difficultés à vivre avec les autres.

Alors Oui, les rituels et les mots qu’ils portent de toutes manières qu’elles soient (lettre d’adieu, homélie, chant, poème, photo…) nous guérissent au moment où les gestes (geste d’accueil et d’écoute, de s’étreindre, de s’embrasser, de se réconforter…) ne peuvent plus être!

En attendant, de vous trouver “votre propre rituel”, je vous invite à vous « nourrir » pour traverser cette épreuve de nos proches, parents, amis, voisins, voisines…qui nous quittent actuellement, en (ré)écoutant Boris Cyrulnik ce matin, ou en lisant l’article sur le site de France Inter :

https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-25-mars-2020#xtor=EPR-5-[Meilleur25032020]

 Enfin, moi qui vous ai, ici-même, il y a quelques jours conté « La grand-mère qui sauva tout un royaume » extrait lui même d’un autre conte “la montagne où l’on abandonnait ses vieux”, en vous parlant  déjà d’un de ces rituels asiatiques qui consiste à abandonner ses vieux sur la montagne, je préfère aujourd’hui vous laisser  découvrir  ces 5 histoires de rituels funéraires étonnants au Japon, Ghana, Tibet, Indonésie, Madagascar, racontés par Ouest-France :

https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/36610/reader/reader.html#!preferred/1/package/36610/pub/53042/page/15

 

“Ce n’est pas tellement triste un enterrement, il suffit qu’il y ait un peu de soleil dessus et tout le monde est content”. Jacques Prévert