Tricoteuse d’arcs-en-ciel et mains de conteuses

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Tricoteuse d’arcs-en-ciel et mains de conteuses

Tricoteuse d’arcs-en-ciel et mains de conteuses

 

 « Les mains des conteuses sont des fleurs agitées par le souffle chaud du rêve, elles se balancent en haut de leurs longues tiges souples, fanent, se redressent, refleurissent dans le sable à la première averse, à la première larme, et projettent leurs ombres géantes dans des ciels plus sombres encore, si bien qu’ils paraissent s’éclairer, éventrés par ces mains, par ces fleurs, par ces mots. »

Le cœur cousu – Carole Martinez

 

Voilà un bon moment que je ne me suis pas exprimée pour vous raconter la suite de mes histoires cousues et qu’il est grand temps d’en découdre ! Faut dire que les festivals de contes auxquels j’ai assisté et participé et le fil de la vie qui me happe ne m’en ont guère laissé le temps.

Mes mains de conteuses se sont effectivement agitées dans d’autres lieux, sous d’autres cieux (Nyonsais) pour y accomplir un petit boulot où la pénibilité du travail de ces personnes bossant en EHPAD n’est pas un vain mot. Mesdames, Messieurs, chapeau bas pour votre courage où vos mains et les miennes à vos côtés se sont agitées telles des fleurs, non pas dans le souffle chaud du rêve, mais bien dans celui des maux… mais n’oubliez jamais qu’ils refleuriront je le sais, sous d’autres cieux, au milieu des fleurs, des bons, des doux et des jolis mots.

Aussi, après vous avoir parlé de la magie des fines pattes des araignées tisserandes de mémoires et de vie, fileuses de rêves et créatrices infinies, c’est en couturière assidue et pugnace, souhaitant parfaire son ouvrage que j’ai découvert il y a peu, sur ce qu’on appelle d’ailleurs « la toile », un nouveau métier autour du fil ; Fil à filer, fil à tisser, fil à coudre… et maintenant fil à tricoter avec un : Tricoteur d’arcs-en-ciel !

Il ne m’en fallait pas plus pour acheter ce merveilleux livre d’Anne Kovalevsky, conteuse. Les illustrations sont de Gaêl Dod et l’auteure rêve de ce que nul n’oserait imaginer – pris que nous sommes dans l’engrenage du quotidien – à savoir, un nouveau métier ! Mais il ne s’agit pas de n’importe quel métier ! Non. Dix métiers incongrus et méconnus qui pourtant existent bien, croyez-moi, conteuse que je suis, menteuse qui dit la vérité ! De l’astiqueur de flaques d’eau à l’accordeur de cigales, en passant par ce fabuleux tricoteur d’arcs-en-ciel, on y découvre qu’un peu d’humanité et beaucoup d’imagination permettent d’ouvrir un regard neuf sur nos petites mains créatrices, sur nos jolis matins auréolés de soleil et sur nos crépuscules de rêves oubliés ! Il n’y est nullement question d’économie ni de rentabilité, seulement de poésie et de tendresse !

Ecoutez donc ceci…

 

Chaque partie du monde possède ses tricoteurs d’arcs-en-ciel. Ils sont joyeux mais discrets.

Si vous avez tendance à la mélancolie, ce métier peut beaucoup vous apporter : joie, optimisme et bonne humeur. Eh oui ! Avec un arc-en-ciel en bandoulière, vous aurez forcément un morceau de bonheur au bord du cœur.

Dextérité, bonne condition physique et sens des couleurs sont nécessaire. Si vous remplissez ces trois conditions, le métier de tricoteur d’arcs-en-ciel peut sûrement vous convenir. Il n’y a pas d’école de formation. Celle-ci se fait auprès d’un maitre qui apprendra à son élève à reconnaitre le moment exact où le soleil, la pluie et le vent décident de faire une ronde. A ce moment-là, comme pour fêter l’évènement, il faut vite donner une écharpe au vent pour qu’il puisse s’enrouler dedans et faire signe que l’orage est fini. 

C’est cette écharpe du vent que l’on appelle aussi arc-en-ciel que le tricoteur d’arcs-en-ciel doit fabriquer. Pour cela, ce sont toujours les mêmes couleurs qui sont utilisées : rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo et violet.

 Pour être prêt au bon moment, le tricoteur peut anticiper et préparer d’avance des arcs-en-ciel. Les techniques de fabrication diffèrent d’un continent à l’autre. En Europe, les arcs-en-ciel sont tricotés avec des aiguilles taillées dans le cœur des chênes centenaires. Les aiguilles à tricoter métalliques ou en plastique sont à bannir pour la réalisation d’un tel ouvrage. Les fils utilisés peuvent être de différentes qualités. Selon l’effet souhaité, on choisira du fil de laine, de coton ou même de soie. 

Dans tous les cas, les couleurs s’obtiendront avec des pigments et des teintures naturels. On utilisera le sorgho pour le rouge, la peau de mangue pour l’orange, les pelures d’oignon pour le jaune, les feuilles d’eucalyptus pour le vert, l’indigo pour le bleu et la peau de maïs pour le violet. Le tricoteur d’arcs-en-ciel est un voyageur qui sans cesse arpente les chemins du monde pour s’approvisionner en colorants et en fibres naturelles… Ces voyages permettent les échanges d’un tricoteur à l’autre. C’est ainsi que des tricoteurs d’Occident ont découvert que leurs collègues d’Orient ne tricotaient pas, mais brodaient leurs arcs-en-ciel. Ils utilisent une aiguille d’or forgée par les mains d’une véritable princesse. Les brodeurs d’arcs-en-ciel utilisent le plus souvent des fils de soie, ce qui donne des résultats d’une brillance remarquable.

 Une fois l’arc-en-ciel fabriqué, le travail n’est pas terminé. Il faut donner cette écharpe au vent. On en fixe l’extrémité dans le sol, et pour être sûr que le vent va bien l’attraper, le tricoteur devra s’élancer vers le ciel avec son arc-en-ciel. Le saut doit se faire le plus haut possible. Le vent l’attrape et s’envole avec. Le tricoteur doit suivre le chemin du vent et rattraper le bout de l’arc-en-ciel de l’autre côté de l’horizon pour le fixer dans la terre. C’est sans doute l’étape la plus délicate du travail, mais aussi la plus satisfaisante, car tout le monde peut admirer la perfection de l’arc-en-ciel. 

C’est aussi à ce moment-là que le tricoteur trouve son salaire. En effet, des rayons de soleil passant à travers les dernières gouttes de pluie, se transforment en gouttes d’or qui glissent le long de l’arc-en-ciel. Le tricoteur est largement payé, mais sa carrière est de courte durée. Les voyages, la recherche incessante de matériaux, et surtout la course et les sauts nécessaires pour fixer l’arc-en-ciel usent prématurément. Les reconversions ne sont pas très faciles, mais le naturel optimiste des tricoteurs leur permet de faire face avec sérénité.

 

Bien que, pas « largement payée », c’est avec la même sérénité  et toujours le même optimisme de jeune-vieille couturière d’histoires, usée elle aussi prématurément que je m’apprête à reprendre le fil de ma vie en bonne compagnie… L’éternel désir, le plaisir, l’amour et toujours les rêves, qui font ce que je suis.

2019-08-18T19:25:53+02:00

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