Silence, solitude, marche solitaire, ermite, désert….Pourquoi se retirer du monde ?

 « Se taire : l’avancée en solitude, loin de dessiner une clôture ouvre la seule et durable et réelle voie d’accès aux autres, à cette altérité qui est en nous et qui est dans les autres comme l’ombre portée d’un astre, solaire, bienveillant. »   Christian Bobin, souveraineté du vide.

La grande sainte hindoue Mâ Ananda Moyi disait à ses disciples : «  Où que vous soyez, c’est ici que commence le voyage. »

Je viens de lire un article passionnant de Blanche de Richemond dans la revue ULTREIA (que je recommande chaleureusement, à tous ceux qui ne connaitrais pas cette remarquable revue). Elle qui a parcouru de long en large le ou plutôt les déserts, m’interpelle moi, randonneuse sur le Chemin de St Jacques et qui m’y installe pour poser enfin la 1ère pierre de mon Lieu d’hébergement – La Cassoun’ à Montcuq (Lot). Voici ce qu’elle dit : « Peut-être que le voyage immobile est l’ultime liberté, celle de pénétrer dans un pays rêvé, sans dépendre du monde extérieur. N’avoir besoin de rien d’autre que de soi-même et des yeux de l’âme. Le désert nous apprend à vivre cet enseignement. »

Nous autres âmes vagabondes qui parcourons les différents chemins menant vers Compostelle, que faisons nous d’autre que de partir marcher seul(e), pour beaucoup d’entre nous, comme nous partirions au désert. J’ai eu l’immense joie de marcher dans le désert de sable, de pierres du Tassili n’Ajjer dans le sud Algérien ou ailleurs en Mauritanie :

Désert qui nous plante un horizon dans le cœur,

Désert qui nous invite à voir chaque lever de soleil comme un point de départ,

Partir marcher dans le désert, c’est avoir le ciel comme unique repère et le silence comme compagnon de route,

Quand on en revient, le silence et le ciel nous collent à la peau et comme aspirée, on n’a qu’une envie y revenir !

Lorsque la magie se dissipe, que l’on est vite repris par le bruit et la fureur de la ville, on ne souhaite que repartir ! S’enfoncer dans les dunes de sable, dans ces étendues de rocailles abruptes et sèches, revivre cette simplicité qui épure, qui nous nettoie, qui nous lave…et nous vide. Etre juste un homme ou une femme en marche sous une étoile, vers une autre étoile.

Et vivre le Chemin de Saint Jacques a été tellement semblable à cette expérience du désert, chaque année, au fil des étapes parcourues.

Se sentir aspirée, dédiée complètement par ce chemin de solitude qui nous appelle, cette étoile invisible de Compostelle qui nous guide et nous met en marche. S’endormir seule, voire même dans un dortoir de ronfleurs ^^ mais les yeux toujours ouverts sur la voûte céleste. Rêver, se reposer (plus que dormir, selon les lieux partagés) mais se sentir chaque matin sous la caresse de l’aube, pleinement vivante dans ces journées de marche au grand air, seule, sans limite, juste des sommets, des vallons, des sillons, des sentiers, des murets et… l’horizon ! A l’image du désert, même si pour certains, les pieds sont endoloris, la soif et parfois la faim qui tenaille (si l’on a prévu un peu trop juste avant le prochain point de ravitaillement) ne sont pas des épreuves mais de véritables cadeaux du Ciel. Ce sont des empreintes, sur nos corps fatigués et meurtris…du dépassement de soi.

Aussi lorsque l’on a goûté à ce grand souffle-là, comment s’en passer ?

Et là, Blanche de Richemond m’interpelle quand elle réalise ô combien cette soif insatiable de marcher dans le désert est créatrice d’une dépendance et qu’elle n’était au final plus libre ! Marcher, marcher, marcher encore…cette vie vagabonde est une façon d’ETRE au MONDE, mais ne nous priverait-elle pas de notre liberté d’ETRE tel que nous sommes si nous en sommes dépendant ?

Et c’est là, que le désert l’a menée à sa FENETRE.

Découvrir que l’aventure, le voyage, la joie d’avoir en main son prochain billet de train ou d’avion, l’impatience des préparatifs du Chemin (ce que nous vivons tous, à en lire les différents blogs et les nombreux questionnements en amont avant de partir sur les Chemins de Compostelle) n’était peut-être pas le but ultime. Et que chaque jour, le Grand Voyage, nous pouvions finalement, le faire aussi de notre fenêtre.

La conteuse que je suis, s’émerveille sans cesse de voir Peter Pan emmener ses amis au Pays imaginaire, en passant par la fenêtre ! La fenêtre n’est-elle pas la Porte de nos rêves ? Une autre histoire ne raconte-telle pas qu’un homme qui vivait entre 4 murs sans ouverture avait dessiné une fenêtre sur l’un d’eux. Il ne subit jamais l’isolement en créant un passage pour partir en voyage, comme un 3ème œil qui verrait avec les yeux de l’âme.

« Quoique nous vivions, où que nous soyons, nous qui marchons, nous aimons vivre au grand air, nous pouvons revenir à la source et retrouver les forces et le souffle qui nous manquent pour repartir le lendemain. »

Ainsi, suffit-il pour cela d’ouvrir sa fenêtre et de rester assise devant elle sans rien faire, juste contempler, sentir l’air du soir sur sa peau, la fraîcheur d’un petit matin qui se lève… et laisser son esprit vagabonder pendant que le corps lâche, lâche…lâche prise. S’offrir la chance de ne rien attendre, de ne rien espérer…être juste là et vivre l’instant présent.

Alors si nous nous retrouvons un jour, à bout de force, n’attendons pas la fin de la semaine, les prochaines vacances tant espérées, l’imminent départ sur les chemins de randonnée, cette échappée belle nous espère, nous attend, nous convoque, là…. tous les jours, sous nos yeux, à la fenêtre !

Pour qui a les yeux vraiment grand ouverts et l’intelligence du cœur, la lumière s’immisce partout : même si cette échappée donne sur un mur, sachez y dessiner une fenêtre… votre fenêtre… et peu importe où … ou quand, un éclat de lune, un rayon de soleil sauront bien s’y glisser. Sachons nous mettre à l’écart du brouhaha, au cœur même du tumulte de nos villes et de nos vies et y revenir chaque matin avec un supplément d’âme.

Partons au désert, justement pour ressentir le choc d’un regard qui s’ouvre sur ce qui brille au cœur du silence.

Partons pour toucher du doigt l’infini finitude.

Partons pour effleurer cet absolu qui sous-tend toute chose et ceci est palpable au désert.

Charles de Foucaud n’écrivait il pas : « il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir la Grâce de Dieu ; c’est là qu’on se vide, qu’on chasse devant soi ce qui n’est pas Dieu et qu’on vide complètement cette petite maison de notre âme pour laisser toute la place à Dieu seul (…)( Le désert) C’est un temps de grêce, c’est une période par laquelle toute âme qui veut porter des fruits doit nécessairement passer. Il lui faut ce silence, ce recueillement, cet oubli de tout le créé, au milieu desquels Dieu établit son règne et forme en elle l’esprit intérieur. » Lettre au Père Jérôme moine trappiste de ND des neiges (1898)

Le désert, la marche solitaire, le silence, l’isolement du monde…est l’asile des assoiffés, en quête d’absolu parce que là-bas, la joie est brutale, évidente ou alors totalement absente. N’oublions pas que comme le corps, le désert ne ment jamais ! Il ne triche pas. Et si la joie, la grâce ultime vient nous toucher dans ces terres lointaines, sublimes et subtiles, torrides ou glacées, tel un rayon de lune qui tombe sur le sable, tel un éclat de soleil sur l’âpreté d’une roche…ce silence nous dit l’Harmonie de ce qui doit être, la justesse de tout ce qui est, l’instant de grâce où le mystère vient s’inviter pour mieux nous faire revenir…au désert, mais n’oublions jamais que :

La liberté, notre liberté est d’atteindre cet essentiel, en regardant au moins une fois par jour par notre fenêtre et retrouver la joie, là, à portée de notre main.

 

Bibliographie : je vous invite à lire,

Blanche de Richemond :  Petit dictionnaire de la joie, chanter l’instant. Pourquoi pas le silence

Xavier de Maistre: Voyage autour de ma chambre

Christian Bobin: Souveraineté du vide. Une petite robe de fête. Le Très-Bas… A lire absolument !!!